[COMPTE-RENDU] « La doctrine des bonnes intentions » de Noam Chomsky

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Noam Chomsky

Recueil de neuf interviews réalisées par David Barsamian entre mars 2003 et février 2005, La doctrine des bonnes intentions (Imperial Ambitions en anglais) constitue, pour le néo-lecteur chomskien, une excellente porte d’entrée dans la pensée politique du philosophe et linguiste américain. Loin de toute rhétorique universitaire rebutante et de toute forme de pensée abstruse, l’ouvrage déploie une série d’analyses simples et claires de la situation (géo)politique mondiale et, plus particulièrement, des politiques étrangères américaines au Proche-Orient. Au cœur, de cette critique, l’inoxydable tentation impérialiste américaine et, sa condition sous-jacente, l’endoctrinement des masses.

« Fabriquer le consentement »

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La doctrine des bonnes intentions (éd. 10/18)

Interrogé sur la manière dont le langage et les techniques communicationnelles orientent la compréhension d’un événement, Chomsky, après avoir défini le langage comme « notre moyen d’entrer en interaction et de communiquer », esquisse une brève histoire de la propagande d’Etat. Depuis le début du 20ème siècle et la création d’un ministère de l’Information en Grande-Bretagne, les Etats ont eu pour principal souci d’influencer les opinions publiques, nationale et étrangère, en usant de deux techniques complémentaires et pourtant similaires dans leur méthode : l’éducation et l’information qui, toutes les deux, visent à « modeler les états d’esprit et les opinions et [à] induire le conformisme et la subordination ». Pour les Etats, l’esprit, quand il n’est pas critique, devient une simple matière malléable qu’il est possible de sculpter dans le but, pour paraphraser l’intellectuel Walter Lippman, de « fabriquer le consentement » et le contrôle hors-travail – le taylorisme ayant, selon Chomsky, inventé le contrôle au travail en transformant « les êtres humains en automates » – qui sont, selon ce dernier, « l’essence même du processus démocratique ».

« Dans tout Etat, qu’il soit démocratique ou totalitaire, les gouvernants comptent sur le consentement. »

Pourquoi ?

Pour comprendre ce qui fonde en droit la nécessité de la propagande, Chomsky emprunte à l’universitaire libéral et progressiste Harold Lasswell sa définition de la « propagande ». Ce dernier, dans un article de l’Encyclopédia of the Social Sciences de 1935, apporte une réponse claire quant aux motivations qui peuvent forcer à vouloir prendre le contrôle des esprits. La masse, stupide et ignorante, ne peut comprendre la nature de ses véritables intérêts. Elle ne peut, spontanément et en bonne intelligence, œuvrer à son propre bien. Seule l’élite le peut. D’où la nécessité d’un contrôle permanent, généralisé et diffus des masses. Ainsi, la dissimulation de la vérité – ou la construction d’une vérité autre – devient la seule possibilité politique. Le mensonge doit donc être constitutif des pratiques discursives politiques et politiciennes.

« Les systèmes de pouvoir ne disent jamais la vérité, s’ils peuvent l’éviter, pour la bonne raison qu’ils ne font pas confiance à l’opinion publique. »

Comment les Etats(-Unis) opèrent-ils ?

Chomsky distingue deux modes opératoires :

  • Elaborer une « philosophie de la futilité » en concentrant l’attention des masses sur ce qu’il y a de plus superficiel dans leurs existences. Autrement dit, les détourner le plus possible de la vie publique et politique, les maintenir dans l’ignorance politique pour les empêcher de s’interposer. « On avait parfaitement compris, longtemps avant George Orwell, qu’il fallait réprimer la mémoire. Et pas seulement la mémoire, mais aussi la conscience de ce qui se passe sous nos yeux, car, si la population comprend ce qu’on est en train de faire en son nom [1], il est probable qu’elle ne le permettra pas. C’est la raison principale de la propagande »
  • Faire peur. « Si les gens ont peur, s’ils croient leur sécurité menacée, ils se tourneront vers des hommes forts […] pour les protéger de l’ennemi, donc refouleront leurs propres préoccupations, leurs propres intérêts » Un des exemples invoqués par Chomsky pour montrer le rôle que joue la peur dans la manipulation de l’opinion est l’invasion étatsunienne de l’Irak en 2003. Comment a-t-elle été orchestrée ? Qu’on se souvienne de cette fiole d’anthrax brandie par Colin Powell, le secrétaire d’Etat américain, devant le Conseil de sécurité de l’ONU pour prouver la présence d’armes de destruction massive sur le sol irakien. Que disait-elle explicitement ? Simplement que l’Irak, dont l’implication dans les attentats du 11 septembre et le lien avec Al-Qaïda n’étaient plus à prouver, préparait de nouvelles atrocités. Une intervention militaire était donc nécessaire. Mais qu’induisait-elle tacitement ? La peur, ni plus ni moins. La peur que les Etats-Unis, et avec eux le monde, se retrouvent confrontés au fléau du bioterrorisme.

La doctrine des bonnes intentions

D. Barsamian et N. Chomsky au MIT en janvier 2012 (crédit :Balaji Narasimhan)

D. Barsamian et N. Chomsky au MIT en janvier 2012 (crédit : Balaji Narasimhan)

Problème : comment faire quand un mensonge éclate au grand jour pour ne pas révéler la véritable nature de ses intentions ? Continuer à mentir en arguant de motifs autres mais qu’animent toujours de  « bonnes intentions ».  Pour preuve. Un mois après le débarquement des troupes américaines en Irak, et la prise de Bagdad, le régime baasiste de Saddam Hussein s’effondre. La facilité avec laquelle les opérations ont été menées prouve que l’Irak ne représentait pas une menace pour la sécurité mondiale. Par la suite, aucune arme de destruction massive ne sera trouvée. Les prétextes de l’invasion rendus caduques, il fallait reformuler le discours originel. Les Etats-Unis n’ont jamais eu d’autres motivations que celles d’apporter la démocratie en Irak. Dans tout le Proche-Orient d’ailleurs. Nobles desseins. Mais nouveaux mensonges puisqu’il ne s’agit en réalité que d’une « démocratisation » partielle éloignée de toute vraie autonomisation politique.

« Les Etats-Unis veulent établir une démocratie en Irak mais ne permettent pas au gouvernement irakien de mener une politique autonome, sans influence américaine. Autrement dit, on a compris en Irak que les Etats-Unis veulent la démocratie s’ils peuvent la contrôler. […] La démocratie, c’est un système où vous êtes libre de faire tout ce que vous voulez tant que vous faites ce que nous vous disons. » 

La tentation impérialiste américaine a donc pour principale condition de réussite la manipulation de l’opinion publique. Le contrôle de l’opinion est plus que jamais d’actualité. Ce ne sont néanmoins plus les Etats qui l’exercent. Les grandes compagnies – « dictatures privées » – « jouent le rôle de contrôleurs des opinions et des esprits ».

Résister

La mécanique du mensonge et les véritables objectifs des différentes politiques étatsuniennes révélés, la résistance devient une nécessité : « Il arrive un moment où les gens comprennent la structure de pouvoir et de domination et décident de faire quelque chose ». Deux modes de résistances possibles et complémentaires :

  • Dire la vérité [2]: la tâche incombe aux intellectuels. Comme David Barsamian l’explique dans l’introduction à l’édition anglaise de De la propagande, un autre recueil d’entretien entre Chomsky et Barsamian paru en 2001 :

« On présente souvent [Chomsky] comme quelqu’un qui dit la vérité aux puissants. C’est presque un poncif. Mais ce n’est pas tout à fait exact. C’est à nous qu’il dit la vérité, aux gens ordinaires. Comme il l’a écrit il y a trente ans dans un livre devenu classique : « Il est de la responsabilité des intellectuels de parler vrai et de révéler les mensonges« . »

Méfiance néanmoins à l’égard de certains universitaires qui, au travers de raisonnements abstrus, construisent des cadres théoriques qui ne font que reproduire le courant de pensée dominant et, donc, le justifie.

  • Militer : la chose n’est pourtant pas aisée puisqu’elle suppose de contester de normes et des valeurs établies qui apparaissent comme « normales » et « incontestables ». Il faut donc dire non à ce qui est et à ce qui a été pour que, pour paraphraser le titre du dernier chapitre de l’essai, « un autre monde [soit] possible ». A ce titre, la lecture du premier chapitre de De la propagande intitulé «les victoires de l’activisme » s’avère plus que complémentaire et nécessaire.

La doctrine des bonnes intentions aujourd’hui

Si la situation mondiale a, depuis la première parution de ce livre en 2005, indubitablement évolué (George W. Bush n’est plus au pouvoir et son successeur Barack Obama arrive bientôt à la fin de son second mandat), un constat s’impose : les théories et analyses de Chomsky semblent, elles, toujours d’actualité. Et pour cause, une analyse, si elle ne peut s’élaborer qu’à partir d’un donné empirique singulier, doit dépasser l’ensemble des conditions d’où elle a émergé pour se constituer comme théorie. A l’effectuation présentifiée d’un événement se couple l’atemporalité du système sémantique qui s’élabore. D’où l’intérêt de lire (ou relire) ce livre qui, bien que bâti à partir des réalités politiques de la première décennie du 21è siècle n’en finit pas de nous éclairer sur la seconde…

Yoann Hervey


[1] Il n’y a qu’à voir les efforts faits par les pouvoirs publics européens et américains pour maintenir dans l’obscurité la plus totale les discussions menées autour du Traité Transatlantique pour se convaincre de la nécessité de laisser la masse dans un quasi-état d’ignorance.

[2] Malgré les nombreuses divergences théoriques qui ont opposé Noam Chomsky et Michel Foucault, les deux intellectuels se rejoignent sur la nécessité, en politique, d’un dire-vrai « parrêsiastique » (cf. les derniers cours de Foucault au Collège de France et, plus particulièrement, Le courage de la vérité : le gouvernement de soi et des autres II dans lequel le philosophe français entreprend un décryptage de la parrêsia cynique.)