[INTERVIEW] « La politique est un art d’exécution » : rencontre avec Michel Roger, le ministre d’Etat de Monaco

Michel Roger dans son bureau au Ministère d'Etat de Monaco. Crédit photo : Nicolas Forquet.

Michel Roger dans son bureau au Ministère d’Etat de Monaco. Crédit photo : Nicolas Forquet.

Reconduit dans ses fonctions de ministre d’Etat de la Principauté de Monaco par le Prince Albert II le 24 février 2014, S.E.M. Michel Roger est un haut-fonctionnaire français au parcours professionnel dense et diversifié. Tour à tour avocat, maître de conférences en Droit, membre du Tribunal Suprême de Monaco, il est depuis le 29 mars 2010, chef de gouvernement princier de la cité-Etat monégasque et dispose des services exécutifs de l’Etat princier. Rencontre avec le numéro deux de Monaco.

Du barreau de Paris au ministère d’Etat de Monaco

Fils du magistrat Pierre Roger, Michel Roger semble avoir été animé à ses débuts par les mêmes ambitions professionnelles que son père. Après une scolarité passée en partie au prestigieux lycée Henri IV de Paris, il entreprend des études de droit à la faculté de Poitiers d’où il ressort diplômé en droit privé et en sciences criminelles. Prolongeant sa formation juridique, il devient avocat au barreau de Paris en 1970 mais n’exerce cette profession que pendant trois ans. Premier revirement professionnel, il est nommé en 1971 assistant à la faculté de droit de Poitiers. Puis, diplômé d’un doctorat d’Etat en 1976, il va successivement occuper les postes de Maître-assistant et de Maître de conférences. Parallèlement à sa carrière d’enseignant, Michel Roger entreprend une carrière politique. Sympathisant de droite, il fait ses premiers pas dans les arcanes du pouvoir d’Etat en 1975 en devenant chargé de mission au cabinet du Garde des Sceaux [1] jusqu’en 1976 puis conseiller technique au cabinet du ministre du Plan et de l’Aménagement du territoire [2] jusqu’en 1977.

Ses fonctions universitaires prennent fin en 1986 lorsqu’il devient directeur du cabinet de René Monory au ministère de l’Education Nationale [3] à qui il va rester fidèle jusqu’à sa mort en 2009. Véritable homme de confiance de celui qui sera Président du Sénat (1992-1998) et père du Futuroscope de Poitiers, Michel Roger va également travailler au service d’un second grand homme d’Etat : Jean-Pierre Raffarin. Lorsque l’actuel sénateur de la Vienne est nommé Premier Ministre [4] en 2002, Michel Roger devient son conseiller pour l’Éducation, l’Enseignement Supérieur et la Recherche. Et lorsque Jean-Pierre Raffarin démissionne de son poste de Premier Ministre en 2005, Michel Roger va continuer à travailler à ses côtés en étant nommé directeur des études de la Fondation Prospective-Innovation. « De mon travail aux côtés de Jean-Pierre Raffarin à Matignon, j’ai appris les temps des réformes : le temps de la préparation, le temps de l’écoute et du dialogue et surtout le temps de la décision. La politique est un art d’exécution. » avait-il confié à La nouvelle République.

C’est ce lot d’expériences politiques qui le conduira à faire ses premiers pas institutionnels monégasques au sein du Tribunal Suprême, un tribunal compétent en matière constitutionnelle et administrative. « J’ai été nommé par le prince en 2007 ‘membre du Tribunal Suprême’ parce que j’étais juriste et aussi parce que j’avais une expérience gouvernementale en France. Pendant cette période, j’ai été amené à faire des notes au Prince sur un certain nombre de sujets juridiques » explique-t-il. 2010 sera l’année de son sacre politique puisque le Prince Albert II lui confie le poste de Ministre d’Etat de la principauté de Monaco par le Prince, l’équivalent français du poste de Premier Ministre. Charge pour laquelle il a été reconduit en février 2014.

Ministre d’Etat, quèsaco ?

Michel Roger, en tant que ministre d’Etat, est le chef du gouvernement princier composé de cinq conseillers de gouvernement. Même s’il est tentant de comparer ces conseillers aux ministres français, Michel Roger s’empresse de préciser : « Les membres du Gouvernement de Monaco ne sont pas appelés « ministres » parce qu’ils n’ont pas de pouvoir administratif délégué, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent pas signer d’arrêtés ministériels. Seul le Ministre peut [les] signer. C’est pour cela qu’on les appelle des ‘Conseillers du gouvernement’ et non pas des ‘Ministres’ ». précise-t-il. Il n’y a donc qu’un seul ministre à Monaco, et c’est lui.

« Le Ministre [d’Etat] a une double fonction : il a la fonction d’exécuter les décisions du Prince et, en amont, il a une fonction, un devoir de conseil » explique Michel Roger. Si le Prince dispose du pouvoir exécutif et fixe les grandes lignes de la politique monégasque, le Ministre d’Etat la met en œuvre. « Le rapport n’est pas très éloigné du rapport entre le Président de la République et le Premier Ministre sous la 5ème république en dehors des périodes de cohabitation ». Une différence importante, pourtant, existe. Dans la principauté de Monaco, le Prince, bien que détenteur du pouvoir exécutif, ne siège pas au Conseil de gouvernement (l’équivalent français du Conseil des ministres). Pourtant, dans la mesure où c’est lui qui promulgue les lois, rien de ce qui est délibéré en Conseil de gouvernement ne l’est véritablement sans son approbation. « Pour tout ce qui est délibéré en Conseil de gouvernement, dont les arrêtés ministériels entre autres, ils n’entrent en vigueur qu’après un délai au cours duquel le Prince peut les stopper ». De même pour les propositions de loi : si elles sont votées par les élus au Conseil National [5] (équivalent français de l’Assemblée Nationale), le gouvernement a six mois pour les reprendre en projet de loi ou bien les abandonner. Et si celles-ci sont reprises, c’est le Conseil National qui décide de les inscrire à l’ordre du jour « quand il veut », précise Michel Roger. Autrement dit, comme le gouvernement monégasque n’a pas le contrôle de l’ordre du jour de l’assemblée, les élus peuvent bloquer le vote d’un projet de loi. Si un tel blocage se produisait, le Prince dispose du droit de convoquer les élus en session extraordinaire pour les contraindre à étudier le projet de loi. Mais au risque de provoquer « une crise politique », précise Michel Roger.

En ce qui concerne la durée du mandat de Ministre d’Etat, à l’instar de celle de Premier Ministre français, elle n’est soumise à aucune durée préalablement fixée [6]. « C’est à la discrétion du Prince » explique Michel Roger. Et de reprendre : « à un moment donné le Prince va considérer que le temps de mon mandat est suffisant et il nommera un autre Ministre d’Etat ». Dans le système politique monégasque, le Ministre d’Etat protège le Prince. Et bien que ce soit ce dernier qui prend les décisions, c’est le Ministre qui les exécute. C’est donc lui qui est critiqué, jamais le Prince. « Et, au bout d’un moment le Ministre se fatigue. Mais, à titre personnel, je ne me sens pas usé, j’ai encore envie de travailler pour le Prince, pour la Principauté » conclut-il.

Yoann Hervey (interview de Michel Roger réalisée avec Mathilde Belin et Nicolas Forquet)


[1] Jean Lecanuet dans le gouvernement Jacques Chirac I (du 25 mai 1974 au 25 août 1976)

[2] Jean Lecanuet dans le gouvernement Raymond Barre I (25 août 1976 au 29 mars 1977)

[3] René Monory dans le gouvernement Jacques Chirac II (20 mars 1986 au 10 mai 1988)

[4] Jean-Pierre Raffarin, Premier Ministre de Jacques Chirac (du 6 mai 2002 au 31 mai 2005)

[5] Le système parlementaire monégasque est monocaméral. Il n’existe donc qu’un seul espace de représentation : le Conseil National.

[6] Au regard de ce qui s’est passé avant l’actuelle mandature de Michel Roger, il semble que la durée d’un tel mandat n’excède pas cinq ans. Et s’il existe une exception – celle de la mandature d’André de Saint-Mleux-, comme très souvent elle ne fait que confirmer la règle.