[CRITIQUE] « Timbuktu » d’Abderrahmane Sissako

Cri et pleur d’un islam irraisonné. Crédit photo : Arches Film

Présenté en compétition lors du dernier festival de Cannes, Timbuktu a été injustement oublié du palmarès final. Le nouveau film d’Abderrahmane Sissako a pourtant reçu de nombreuses et d’élogieuses critiques lors de sa projection. Seul long-métrage africain de la sélection officielle, le film raconte le quotidien des habitants d’un petit village situé non loin de Tombouctou en proie à la tyrannie religieuse d’une horde de djihadistes venus imposer leur Loi.

Il y a des choix qui ne s’expliquent pas. Comme celui de faire de Timbuktu le grand oublié du dernier festival de Cannes. Absence inexpliquée puisque, depuis quelques années, les films primés à Cannes, par-delà leurs indéniables qualités artistiques, ne sont pas sans résonance politique avec l’actualité : La vie d’Adèle d’Adellatif Kechiche et le débat autour du mariage pour tous ; Amour de Michael Haneke et la question de l’euthanasie ; Oncle Bonmee d’Apichatpong Weerasethakul et les affrontements entre « chemises rouges » et manifestants pro-gouvernementaux à Bangkok, etc… Le cinéma en particulier, et l’art en général, contrairement à la conception autotélique classique (l’art pour l’art), nous parle des hommes et du monde, de leurs états respectifs, de leurs maux. Si ce constat n’a pas – et ne doit pas avoir – valeur de contrainte créatrice, force est de constater que Timbuktu ne déroge pourtant pas à la règle.

Celui qui est barbare est d’abord un être humain. Avant d’être égorgeur, il a été enfant

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Abderrahmane Sissako. Crédit : Arches Film

Les raisons de Timbuktu : l’entrée dans la ville de Tombouctou en avril 2012 des indépendantistes du MNLA (Mouvement National de Libération de l’Azawad) et, quelques temps plus tard, d’Ansar Dine (littéralement les « défenseurs de la religion »), un mouvement islamiste décidé à imposer la charia dans le nord du Mali. Sujet actuel, brulant, et méconnu… Mais aussi, le meurtre par lapidation d’un couple non-marié dans le nord-Mali en 2012. Et c’est bien là la raison d’être fondamentale – mais non pas exclusive – du cinéma : donner à voir la complexité et la brutalité du monde, ou ne serait-ce qu’une infime partie de ce tout, à travers la singularité d’un regard. Déconstruire, casser et briser les idées reçues pour faire émerger une vérité. Non pas LA vérité, dont la transcendance supposée aveugle plus qu’elle n’éclaire les esprits. LA vérité religieuse, dans le film de Sissako, c’est la charia, la loi islamique qu’une horde de djihadistes tentent d’imposer aux habitants d’un petit village situé à quelques encablures de Tombouctou. LA vérité morale, c’est le port du voile intégral et des gants pour les femmes, l’interdiction du sport pour les hommes, la prohibition de la musique pour tous. LA vérité, c’est ce mensonge adressé à soi-même et aux autres au nom d’une puissance supérieure, une exégèse coranique décidée par quelques-uns, imposée à tous de façon absolue, et qui ne saurait être débattue ne serait-ce qu’avec l’imam local qui pourtant prêche un islam de vertu et affirme que le djihad est une guerre que l’on amène avant tout avec et contre soi. Sissako prend donc le contre-pied de cette vérité pour lui en substituer une autre, subjective et critique, en posant un regard caustique et railleur sur ces soldats d’Allah. Si, dans l’imaginaire médiatique occidental, les djihadistes sont souvent présentés comme des islamistes sanguinaires et expérimentés, Sissako préfère nous les présenter comme des idiots « qui prennent en otage l’islam ». Des idiots incompétents à mémoriser les textes des vidéos qu’ils réalisent ; des idiots qui, parce qu’ils sont inaptes à parler cette langue qui devrait être la leur, sont obligés de recourir à celle de l’ennemi juré ; des idiots incapables de ne pas faire eux-mêmes ce qu’ils interdisent aux autres (fumer, etc…). Mais des idiots humanisés : comme le dit Sissako lui-même :« Celui qui est barbare est d’abord un être humain. Avant d’être égorgeur, il a été enfant ».

Les djihadistes prennent en otage l’islam

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Faire barrage. Crédit : Arches Film

Les motivations qui poussent un cinéaste à s’armer d’une caméra pour raconter une histoire sont très souvent simples – et non pas simplistes – et relève d’une sorte d’engagement politique et philosophique : faire entrer en résistance. L’idée, dans les sciences humaines et en arts, n’est pas nouvelle : déjà Nietzsche, par-delà la nécessité de philosopher à coup de marteau, expliquait dans Le gai savoir que la philosophie ne devait pas avoir d’autres fonctions que celle de nuire à la bêtise, de lui résister. Le philosophe Gilles Deleuze reprendra à son compte cette idée et fera de l’acte de création un acte de résistance. Là où l’homme tue la vie, l’artiste a le devoir de la libérer. Production artistique, systématisation mathématique, conceptualisation philosophique sont donc érigées en forces de résistance créatrices face à l’opinion, à la doxa et aux préjugés. Dans Timbuktu, ces actes de résistance sont ceux du corps et du cœur. Comme cette femme qui, seule, tente d’empêcher la progression d’un pick-up djihadiste en se tenant simplement immobile devant le véhicule. David contre Goliath. L’image ne va d’ailleurs pas sans rappeler celle, beaucoup plus connue, du ‘manifestant inconnu’, cet homme qui a osé, pendant les événements de Tian’anmen de 1989, se dresser seul devant une colonne de 17 chars de l’armée rouge chinoise. Mais résister, ce n’est pas seulement faire mur, c’est aussi, par le biais de l’esprit, inventer. La séquence qui cristallise au mieux cet acte résistance est celle dans laquelle des hommes, privés de ballon de football suite à l’instauration de la loi islamique, décident d’improviser un match sans ballon. Comme dans un vrai match, la balle invisible passe d’un joueur à l’autre. Dribble, tacle, et puis but. La présence virtuelle de l’objet absent fascine. L’imagination, individuelle ou collective, supplée les interdictions, les mets à mal. Face au diktat du réel, l’imagination, puissance poétique, s’impose comme force productive.

Sans musique la vie serait une erreur

Qu’est-ce que le cinéma (sous sa forme narrative) ? Formellement : un agrégat composite d’images et de sons agencés dans le but de raconter une histoire. Singulièrement, dans le film de Sissako, des bribes éparses de lumière et de musique combinées pour donner corps et voix à ces actes de résistance. Cette lumière radieuse et solaire, celle du directeur de la photographie de La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche, le tunisien Sofian El Fani, illumine la plupart des plans de Timbuktu. Sa charge symbolique est forte : irradier les esprits libres de ceux qui refusent, faire briller les lumières de la vie par-delà la tentation obscurantiste (pour reprendre une juste formule de Caroline Fourest). Et puis il y a la musique, celle précisément que proscrit la charia. La célébrissime formule de Nietzsche, dans le Crépuscule des idoles, suffit à mettre à mal cette interdiction et à en montrer toute l’ineptie : « sans musique la vie serait une erreur ». Pulsion dionysiaque, langage symbolique, la musique, dans le film de Sissako crée des liens, unit les hommes autour d’une activité extatique commune. Il n’y a d’ailleurs qu’à apprécier pour s’en laisser convaincre.

Yoann Hervey (article originellement publié sur hautcourant.com le 12 décembre 2014)


Timbuktu d’Abderrahmane Sissako avec Ibrahim Ahmed, Toulou Kiki, Abel Jafri, Fatoumata Diawara, Hichem Yacoubi, Pino Desperado. En salles depuis le 10 décembre 2014. Durée : 97 minutes.